« Tout est possible » lance Julien à Pascal au tout début de la deuxième séquence de la pièce, juste après leur première rencontre. Et l’adulte raisonnable de corriger : « Ce n’est pas totalement vrai. Il y a des choses qui ne sont pas possibles. »
À la fin de la pièce, alors que Julien, dans un mouvement de désillusion très adolescent, semble s’être résigné à ce que tout ne le soit pas, Pascal lui répond cependant en affirmant, avec une impérieuse nécessité, l’importance du rêve : que Thomas Voeckler puisse rêver de remporter le tour de France, voilà qui est important. Et peu importe que cela arrive au bout du compte. Ce qui compte, c’est de pouvoir le rêver.
Entre ces deux moments, presque une année s’est écoulée, et quelque chose a changé, s’est modifié imperceptiblement à l’intérieur des deux personnages au fil de l’évolution de leur relation. Les lignes du rêve et de la réalité, du possible et de l’impossible ont été bousculées, et c’est cet apprentissage réciproque qui est pour moi le centre de la pièce. Il convient de le scruter attentivement comme un horizon.
Quel enfant en effet n’a jamais rêvé d’avoir d’autres parents que les siens ? En devenant lui-même, l’enfant peut bien se raconter des histoires et créer son monde idéal, celui dans lequel il voudrait vivre. Mais il se trouve bien vite confronté à une réalité implacable, celle du monde réel. Grandir, c’est accepter la réalité. Et Julien grandit dans L’Apprenti.
Quel adulte n’a pas renoncé à la part de l’impossible dans sa vie pour se réfugier médiocrement dans un quotidien étriqué, réglé et morne ?
L’enfant rappelle ici à l’adulte que malgré tout il ne faut pas oublier d’imaginer le réel, continuer – au cœur de la rudesse du monde – à le rêver autrement. C’est cette acuité vitale que Pascal recouvre au contact de Julien.
Julien fait preuve d’une audace innocente et subversive en abordant un inconnu, choisi parmi d’autres candidats, pour en faire son « père idéal ». Cette intrusion bouleverse la vie de Pascal et réveille des questions (« refoulées » ou simplement tues) sur son désir d’être père et sur sa capacité à être avec les autres.
De rencontre en rencontre, ces deux-là, « apprentis » l’un autant que l’autre, apprennent à se connaître et jouent ensemble le jeu d’une relation à inventer, tantôt sur le terrain de l’un (un parc, la berge d’un fleuve, le collège…), tantôt sur le terrain de l’autre (le marché, la terrasse d’un café, une église, l’appartement…).
Entre éclats de rire, émotions partagées et crises passagères, peu à peu chacun crée chez l’autre le besoin de ce qu’il lui apporte. Une amitié aussi inattendue qu’intense naît entre le gamin capricieux et l’adulte solitaire et sans expérience. Ils se réconcilient avec leur vie et cela réenchante le monde.
Plus besoin d’être un fils et un père pour être ensemble. Keene l’écrit, « L’Apprenti est une pièce qui parle d’amour. » Et d’imagination.
Sébastien Bournac > avril 2011
