« VOICI LE MONDE FÉÉRIQUE DES BLESSURES INCURABLES »
Plus que jamais, nous voudrions que ce qui nous anime et nous engage au plus intime de notre vie soit aussi la matière de notre théâtre. Saurions-nous seulement faire autrement ?
Une idée, une pensée, une sensation, un désir, une émotion. Que cela soit colère, joie, révolte, peur, émerveillement ou indignation, que cela nous traverse fugitivement, quasi imperceptiblement, ou que cela nous ébranle durablement, cela suffit parfois pour que nous travaillions impérieusement, opiniâtrement, inlassablement à le retrouver hors de nous, sur une scène par exemple, restitué à travers les mots d’un auteur, incarné par un acteur, mis en forme dans l’espace et dans le temps d’une représentation par toute une équipe artistique.
Alors cette chose si personnelle nous est rendue (merci aux artisans de cette alchimie humaine) ; et dans le même temps elle a une présence plus objective, elle se partage dans l’espace public, et voilà le monde plus supportable, le sentiment de solitude allégé. Celui d’être vivant simplement, d’EXISTER et de pouvoir SE RECONNAÎTRE. La communauté devient possible.
Cette réflexion me vient au moment où je plonge avec deux compagnons de plateau, Régis Goudot et Tom A. Reboul, dans l’abîme des répétitions de Jardin d’incendie , un objet poétique encore à inventer (en forme de concert ? rendez-vous pour la création les 10 et 11 mai au Théâtre Sorano/Toulouse). La nécessité de ce projet insolite est née de la fréquentation assidue depuis quelques années de l’œuvre du poète portugais Al Berto. À découvrir de toute urgence ! Et surtout cela tient à la sensation profonde et déroutante de s’être rencontré soi-même dans ses gouffres, dans ses mots, dans ses métaphores. En toute impudeur. À quarante ans, peut-être peut-on se permettre cela, je ne sais pas… Pas sûr qu’on nous l’autorise. Posture trop adolescente ? Tant pis, tant mieux ! Trop tard.
Il écrivait que la vie lui était inconnue en dehors des rêves et des miroirs… Et ses poèmes sont aujourd’hui comme des miroirs qui éclairent la vie dans ses contradictions les plus secrètes. C’est la fonction maudite du poète que de s’aventurer dans l’exhibition, de commettre l’erreur des mots et de se perdre dans le simulacre de la beauté poétique pour embraser la nuit de nos visages et faire advenir un silence où nous pourrons nous retrouver sans mensonge.
Mais n’allez pas croire que cette « saison en enfer » nous accable. Tout au contraire, elle nous construit et nous grandit. N’allez pas imaginer non plus que nous nous y enfermons comme dans un jeu narcissique et complaisant. C’est d’abord un exercice d’ouverture au monde assez révélateur de la dynamique actuelle de notre compagnie.
Ce début d’année, après les premières représentations de L’Apprenti (que l’on retrouvera avec bonheur sur les routes de France dès l’automne prochain), nous n’avons pas cessé de partir, de voyager et de rencontrer. Avec un appétit irrépressible d’altérité, une passion dévorante de nomadisme qui nourrit sa propre ivresse.
Le Tarn, Albi, où la Scène Nationale nous invite à un compagnonnage artistique de trois années ;
Le Maroc, en février dernier, pour une résidence d’écriture avec le dramaturge marocain Ahmed Ghazali, autre compagnon de Tabula Rasa, initié par l’Institut Français de Fès ;
Toulouse bien sûr et les virées exploratoires dans le Faubourg Bonnefoy pour y construire un projet Tandem avec l’Espace culturel Bonnefoy centré sur le principe de la « métamorphose » (pour ne rien céder au discours fataliste constatant l’état du monde) ;
Aurillac, Barcelone, Tombeboeuf, Paris, Cahors, Lisbonne, Figuig, M’Hamid…
Il serait parfois vain de tenter de connaître mon domicile. Nous tissons insidieusement, jour après jour, grandeur nature, la toile géographique de nos rêves de théâtre et de nos vies. Et encore je ne parle pas ici des voyages purement imaginaires !
Nous arpentons les rues, parcourons les routes à la rencontre d’instants fragiles, de textes, d’auteurs, de matériaux humains, d’acteurs et d’expériences de vie… que, dans les prochains mois, nous pétrirons, façonnerons et remettrons mille fois sur le métier, c’est-à-dire sur la scène, pour leur donner un corps et une forme artistique dans lequels nous pourrons nous réinventer joyeusement et désespérément, dans le scandale de nous-mêmes.
« Les hommes cherchent. Certains ont des yeux d’or, des appétits soudains, des famines inouïes. Ils téléphonent, ils marchent, ils frappent, ils mangent, ils pleurent, et se blotissent aussi. Recherchent leur maison, leur respiration d’être des hommes aux crépuscules des mondes. » Christophe Huysman, Les Hommes dégringolés.
Parler de notre réalité, de notre présent, sans trahir notre imaginaire, notre différence, telle est humblement le sens et l’ambition. Notre respiration.
Sébastien Bournac – Avril 2012

